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LES CHANTEURS

Comédie en un acte

 

Personnages :

 

 

MADAME SUZANNE (MS) – professeure de chant

 

CLÉMENCE – chanteuse lyrique, soprano

 

VICTOR – chanteur lyrique, ténor

 

FRANCK – chanteur lyrique, baryton

 

CONSTANTIN – jeune psychologue, chanteur débutant

 

MAXIME – performeur et chanteur (contre-ténor et baryton)

 

NOUVEL ÉLÈVE – chanteur lyrique, ténor

 

 

 

 

L’action se passe à Paris, dans l’Atelier de MADAME SUZANNE,

au début du XXIe siècle.

 

 

Salle de travail de l’atelier. Sur la gauche – un piano à queue ; sur la droite – un imposant canapé avec une table basse et un grand fauteuil ; au fond à droite – une porte d’entrée ; au fond au centre – une grande baie vitrée. Les murs sont tapissés de tableaux : gravures, aquarelles, huiles, portraits, paysages…

 

CONSTANTIN est assis sur le canapé, feuilletant une partition. Un grand sac jaune est posé sur le canapé à côté de lui. Une bouteille d’eau est posée par terre à sa gauche. FRANCK est assis dans le fauteuil avec une partition sur les genoux. Trois tasses de thé, une corbeille contenant des bonbons et un carnet sont posés sur la petite table basse. VICTOR se tient au centre, accoudé sur le couvercle du piano à queue devant un jeu d’échecs. Un panier de pommes est posé sur le piano.

 

L’orchestre lointain et invisible joue très lentement, très mal et en boucle les premières mesures de l’ouverture des « Noces de Figaro » de Mozart.

 

MS : (Depuis les coulisses côté cour d’une voix grave chantante.) Constantin, veux-tu un thé ?

 

CONSTANTIN : (Se redresse et répond avec une voix assez aiguë.) Merci, Madame ! J’ai tout ce qu’il faut ! (Prend la bouteille et boit une gorgée.)

 

Entre MS avec une tasse de thé à la main, en y remuant bruyamment une petite cuillère. MS traverse la scène en chantonnant et s’assoit au piano. Le son de l’orchestre lointain disparaît progressivement.

 

MS : (S’adresse à CONSTANTIN d’une voix grave bien projetée.) Je suis ravie que tu puisses rester pour notre séance de travail collective. (Pose la tasse sur le piano.) Ah oui, je voulais te dire : il faut absolument que tu apprennes à parler en activant ta nouvelle résonnance naturelle. (Se lève et pose la main sur la poitrine.) Fini la voix de garçon ! Il faut maintenant accepter d’avoir une voix de grand, même en parlant ! (Avec un grand sourire.) D’accord ?

 

CONSTANTIN : (En souriant, avec une voix aiguë.) Oui, Madame ! (Tousse, confus, puis, tente de parler dans le grave.) Bien entendu, Madame !

 

MS : Mais oui ! N’adoucis pas ta belle voix grave, sers-toi de la poitrine, n’aie pas peur ! (Repose la main sur la poitrine.) Ça t’aidera énormément pour le chant. Vas-y, montre-moi un peu : (Inspire et déclame d’une voix de poitrine profonde.) a-a-a-a ! À toi !

 

CONSTANTIN : (Se lève précipitamment, inspire profondément et répète l’exercice d’une voix grave bien timbrée.) A-a-a-a !

 

MS : Très bien, encore ! A-a-a-a !

 

CONSTANTIN : A-a-a-a !

 

MS : Oui ! Encore ! A-a-a-a !

 

CONSTANTIN : A-a-a-a !

 

MS : Magnifique ! Vas-y, dis-moi quelque chose !

 

CONSTANTIN : (Tousse légèrement, puis déclame d’une voix grave bien projetée, avec un sourire charmeur et un élan artistique exagéré, la main posée sur la poitrine.) Oui, Madame, je ferai tout pour apprivoiser cette capricieuse résonnance grave et la garder à jamais dans sa nouvelle cage !

 

MS : (Avec satisfaction, en souriant.) Haha, parfait ! Et qui sait, un jour, tu chanteras peut-être (Lentement et avec une voix très grave.) les rôles de basse…

 

CONSTANTIN : (Excité, à nouveau d’une voix aiguë.) Oh, oui ! J’adore… !

 

MS : (Soupire désespérément et se rassoit. Pause. D’une voix bien timbrée.) Victor ! (VICTOR lève la tête et se redresse.) Bien dormi après la grosse journée d’hier ? Il paraît que tu as merveilleusement bien chanté, bravo, tenore ! J’ai eu notre cher Alain au téléphone : il est enchanté, il a dit que c’était l’un des meilleurs concerts de la saison ! Je suis sûre qu’il te réinvitera. Vas-y, raconte !

 

VICTOR : (Soupire. Parle d’une voix timbrée assez aiguë.) Oh… c’était… difficile. J’ai horreur de prendre l’avion le jour du concert… mais je dois avouer que le vol me procure un certain influx nerveux… une sorte d’excitation plutôt positive… je ne sais pas à quoi c’est dû… Chaque vol ressemble à une petite préparation à la mort : on quitte la terre, on monte au ciel, on a un peu froid… Un entraînement, en quelque sorte… (Pensif, continue à déplacer les figures sur l’échiquier.) J’avais tellement mal dormi la veille – évidemment, c’était la pleine lune… Ma pauvre tête débordait de pensées négatives absurdes qui grouillaient comme des cafards… Je somnolais dans l’avion, mais les oreilles bouchées m’angoissent tellement que si je n’arrive pas à les déboucher, je commence littéralement à suffoquer… C’était épuisant… Et, bien sûr, j’étais complètement cassé à la répétition, j’étais dans un état…

 

MS : (Se met de la crème sur les mains et l’étale. D’une voix monotone.) Cet état où on ne sait plus si on a envie d’éternuer ou de fondre en larmes ?

 

VICTOR : Exactement ! Et l’orchestre, disons-le franchement, ne m’aidait point : qu’est-ce qu’il était lent ! Le chef prenait des tempi improbables ! Je ne savais pas que je ressemble à Jessye Norman[1] en fin de carrière… (Déplace une figure.) Et mon oreille absolue, qui a subi des dommages sans intérêt ! La clarinette était trop basse, mais bon, loin d’être catastrophique, et la flûte était trop haute, évidemment… Et c’est confirmé pour de bon : j’ai horreur de me tenir à côté du chef et d’avoir l’orchestre dans le dos !

 

MS : (Se remet de la crème sur les mains et l’étale.) Oh, mais, tu la retrouveras bientôt ta salle d’opéra ! Avec l’orchestre dans sa fosse natale bien profonde et le chef à sa distance de sûreté habituelle…

 

VICTOR : (Soupire.) Qu’est-ce que c’est dur les concerts… Sur scène, les courants d’air étaient terribles, j’étais obligé de mettre mon nœud papillon vert en cachemire… (Pause. Se redresse, change de ton et de posture. En souriant.) Mais globalement, ça s’est très très bien passé… !

 

MS : (Sarcastique.) Tant mieux ! Encore une expérience positive… C’est à qui ? (D’une voix grave. Invite FRANCK au centre d’un grand geste.) Franck, l’arène est à toi !

 

L’orchestre lointain recommence à jouer très lentement, très mal et en boucle les premières mesures de l’ouverture des « Noces de Figaro ». FRANCK se lève et se met à côté du piano. VICTOR s’assoit à sa place dans le fauteuil et prend l’une des tasses posées sur la petite table.

 

MS : Dis-moi, cher Franck : comment se passent tes répétitions ? Es-tu un Figaro heureux ?

 

FRANCK : (Soupire. Parle d’une voix assez grave. Le son de l’orchestre s’éloigne et se rapproche tout au long de son monologue.) Comment dire… Imaginez juste le tableau : on répète depuis plus de quatre heures la même scène des Noces, on est tous épuisés, mous, niveau motivation – zéro… (Prend une pomme dans le panier.) À ce moment-là, je commence vraiment à regretter le metteur en scène précédent : le taré là, qui partait dans les délires de diagnostic différentiel du syndrome de Don Juan chez Chérubin[2] et adorait parler de probables relations pathologiques de tous les personnages féminins avec leurs pères… Mais celui-là, alors ! Il est pire encore, je vous jure... (Croque un morceau de pomme.) Un danseur de cabaret raté, qui s’est autoproclamé metteur en scène d’opéra – une supercherie totale, une féérie d’incompétence et de mauvais goût insoutenable… Et le pire est que ça marche ! Il suffit d’avoir quelques bons potes bien placés, n’est-ce pas… (Croque bruyamment un gros morceau de pomme et mâche expressivement.) Il est époustouflant, je vous dis : il ne donne aucune indication sur le caractère des personnages, aucune ! J’ai à peine essayé de lui demander si mon Figaro était purement hétéro ou quand même bisexuel et, ben, il m’a engueulé comme du poisson pourri ! (Furieux, croque violement dans la pomme.) C’est la première fois que je vois ça, dans un théâtre chevronné en plus ! C’est scandaleux… Et qu’est-ce qu’il s’est énervé quand je lui ai demandé si mon Figaro avait déjà couché avec Susanna ! J’ai été sauvé par un régisseur, intervenu en colombe géante (Imite les battements d’ailes avec les bras.) en rappelant qu’il ne nous restait que deux petites heures – interminables, oui ! – avant la fin officielle de cette perte de temps absurde, qu’ils osaient appeler répétition… Savez-vous comment il travaille, ce fruit honteux des joies du copinage ? Ben, il ne nous indique que nos placements sur scène, quelques mouvements ridicules (sûrement inspirés de son glorieux passé de danseur !) et, attention, le détail qui tue – oh oui, ça tue, ça ne rend pas plus fort, vous allez voir ! – il se balade sur scène avec un immense mètre autour du cou ! Vous savez, comme un tailleur… ou un chapelier fou, tiens ! Ou un dresseur de boa… Et savez-vous pourquoi ? Devinez ! (Croque bruyamment dans la pomme. Parle lentement d’une voix monotone.) Pour mesurer la distance entre les personnages… Pour nous prouver que nous ne nous déplaçons pas comme il veut. (Reprend le rythme.) Et lorsqu’au bout de quatre heures et demie, tout le monde a fait à un millimètre près ce qu’il voulait, savez-vous ce qu’il a dit ? (Croque dans la pomme et commence à s’agiter en mimant l’excitation débordante d’une jeune volaille.) « Les enfants ! C’était… c’était presque pas mal ! » (S’accoude sur le piano, prend une autre pomme et la regarde avec haine.) Et là… t’as vraiment envie de le… (Croque bruyamment dans la pomme plusieurs fois de suite. Le son de l’orchestre augmente.)

 

On sonne à la porte. CONSTANTIN fait un geste en direction de la porte d’entrée, avec un regard interrogatif vers MS. MS regarde sa montre et lui montre le pouce, en acquiesçant. CONSTANTIN se lève et se dirige vers la porte d’entrée. Le son de l’orchestre disparaît progressivement.

 

MS : (Avec une voix grave.) Merci Constantin !

 

Entre CLÉMENCE. CONSTANTIN se rassoit sur le canapé.

 

MS :(Avec une voix douce et aiguë.) Bonjour, Clémence, comment allez-vous ?

 

CLÉMENCE : (S’avance lentement vers le centre, en saluant distraitement les chanteurs.) Ça va très bien, merci… Bonjour, Madame…

 

MS : (Avec une voix grave.) Franck, assieds-toi s’il te plaît. Nous allons commencer (Plus lentement et d’une voix aiguë.) avec Clémence (Avec une voix grave.) puis, Victor chantera un peu et ce sera à toi.

 

FRANCK s’assoit dans le fauteuil.

 

MS : (S’adresse à CLÉMENCE d’une voix douce.) Les garçons ne vous connaissent pas encore, présentez-vous, Clémence, si vous le souhaitez !

 

CLÉMENCE : (Parle assez lentement, d’une voix mélodieuse et douce.) Bien sûr… je vous remercie… Alors, voilà, je chante depuis six ans… cinq mois et onze jours. Je prends deux cours par semaine avec la très célèbre contralto dramatico-colorature Marie-Aphrodite Bonifacius-Dubuisson, que vous connaissez sûrement… (Regarde les chanteurs avec espoir.) Mais il se fait que, je ne sais pas exactement pourquoi, je n’ai toujours pas trouvé le confort du chant, voyez-vous, je cherche et… et je ne trouve pas. (Lève les yeux au plafond. Pause.) Ah oui, j’ai oublié de vous dire : (Très sérieusement et confidentiellement.) je suis soprano…

 

MS : (Sourit poliment.) Parfait, merci ! (Avec une voix douce et aiguë.) C’est donc le troisième cours de Clémence, qui est ici pour trouver ce fameux confort du chant (Avec un grand sourire.) n’est-ce pas ? Et nous allons commencer par les exercices…

 

CLÉMENCE : Ah oui… les exercices… (En s’excusant.) Je n’aime pas beaucoup les exercices… (Souligne les « ac » de « l’action ».) Je trouve qu’il n’y a pas assez d’action – et j’aime quand il y a de l’action, vous savez… (Regarde CONSTANTIN et VICTOR et sourit timidement.)

 

CONSTANTIN prend le carnet posé sur la petite table et s’apprête à prendre des notes.

 

MS : (Avec une voix aiguë et douce, comme si elle parlait à un enfant.) Bien sûr… Mais, vous savez, Clémence, la voix chantée est comme n’importe quel autre instrument de musique : depuis à peu près quatre cents ans, on a compris qu’il n’était pas complètement inutile de l’entraîner très régulièrement et avec des exercices. Vous connaissez sûrement la première image technique de l’école italienne : l’image du violon. Les cordes y représentent nos cordes vocales et l’archet y joue le rôle du souffle – de notre expiration, qui produit des sons en se frottant aux cordes vocales, comme le fait l’archet contre les cordes du violon… Bon, reprenons s’il vous plaît l’exercice que je vous ai proposé la dernière fois : nous allons stimuler le contraire du souffle, (Inspire et expire bruyamment.) qui est représenté par l’élément du timbre, (Avec un grand sourire.) n’est-ce pas ? (Émet soudainement un son strident qui fait sursauter CLÉMENCE.) « É » ! Voilà, on imagine ce petit son, le timbre pur de notre voix et on le place mentalement derrière le nez (En imitant la nasalité.) là-bas, dans le « en », et on laisse le souffle, (Expire bruyamment, la bouche grande ouverte.) le rejoindre dans ce « en » par un chemin imaginaire, pour faire apparaître le son en position haute, dans le masque (Fait un geste montrant le haut du visage. Avec un grand sourire.) n’est-ce pas ? Répétez spontanément après moi : (Émet des sons stridents.) é-é, mia-a-a-a-ou.

 

CLÉMENCE : (Obéit poliment, en reproduisant les sons de l’exercice avec une petite voix incertaine.) É-é, mia-a-a-a-ou.

 

MS : Magnifique, chère Clémence, allez-y, inspirez profondément, bien bas (Montre l’inspiration en ouvrant grand la bouche et en faisant un large geste avec les bras.) imaginez le strident du timbre, « é ! » (CLÉMENCE sursaute.) et laissez-le apparaître spontanément, grâce à la libération du souffle : é-é, mia-a-a-a-ou !

 

CLÉMENCE : (Répète les sons avec une petite voix légèrement tremblante, est à deux doigts de fondre en larmes.) É-é… miaou…

 

MS : (S’agite devant le clavier et fait de grands gestes, en essayant de motiver CLÉMENCE.) Très bien, encore ! « É » (CLÉMENCE sursaute.) on vise, et on tire (Expire, la bouche grande ouverte.) on libère le souffle, allez-y : é-é, mia-a-a-a-ou !

 

CLÉMENCE : (Les lèvres tremblantes, en retenant les larmes.) Madame, je… je suis désolée, ça me… Vous savez, mon chat… Il me manque tellement ! Mon Titus… (Sort un grand mouchoir.) Et quand vous le faites… quand vous faites tous ces miaous, c’est… C’est comme si c’était lui... ! (Se mouche bruyamment.)

 

MS : (Perplexe. Avec une voix aiguë et douce.) Voulez-vous un thé ? (Fait un signe à CONSTANTIN qui se lève et part en coulisses côté cour.) Allez-vous asseoir et reposez-vous un peu, Clémence, nous reprendrons plus tard (Avec un grand sourire.) d’accord ? (CLÉMENCE se dirige vers le canapé, en se mouchant bruyamment. MS s’adresse à VICTOR d’une voix bien timbrée.) Victor, c’est à toi ! Qu’as-tu apporté de beau aujourd’hui ?

 

CLÉMENCE s’assoit sur le canapé. VICTOR s’avance au centre, tend une partition à MS et pose une autre sur le pupitre.

 

MS : Grazie, tenore[3] ! (Regarde la partition et joue un accord au piano.)

 

VICTOR : (Produit des sons stridents de l’exercice du moïto sur une octave.) C’est parti ! (Chante mécaniquement, en gardant les mains sur sa taille.) Pourquoi me réveiller, ô souffle du printemps ? Pourquoi me réveiller ? Sur mon front, je sens tes caresses…[4]

 

MS : (En lui faisant signe d’arrêter. D’une voix bien timbrée.) Très bien, recommence s’il te plaît, et cette fois-ci, impose bien ta pensée musicale, savoure le texte et reste dans ta tête, imagine ce que tu désires réaliser, associe-le au timbre et laisse ton souffle le matérialiser ici (Claque des doigts devant elle.) sans ta participation. (Sourit.) Vas-y, inspire et… (Inspire et expire lentement en ouvrant grand la bouche.)

 

VICTOR : (Se concentre un moment. MS joue un accord au piano. Apparaît le son de l’orchestre lointain. VICTOR chante, plus « musicalement » que la première fois.) Pourquoi me réveiller, ô souffle du printemps ? Pourquoi me réveiller ? Sur mon front, je sens tes caresses (Met la main sur son front. Avec émotion.) et pourtant bien proche est le temps des orages et des tristesses ! (Arrête de chanter. Le son de l’orchestre disparaît. Parle, anxieux.) Pardon, je suis ailleurs… (Ferme la partition posée sur le pupitre et la pose sur le couvercle du piano. Pause.)

 

CONSTANTIN revient avec une tasse de thé, la pose sur la petite table et se rassoit sur le canapé.

 

VICTOR : Le pire en ce moment, c’est le réveil… J’ouvre les yeux et ma conscience commence à palper la réalité, à faire l’état des lieux : qui suis-je ici, dans le monde où je me réveille, quelles sont mes occupations, mes obligations… mes proches, mes envies… mes amours, mes emmerdes… Je cherche un visage, un souvenir réconfortant, un projet surtout, qui pourrait me motiver à rester de ce côté du rêve… Tout m’est pénible… (Soupire.) Et j’ai l’impression que mon psy est dans un pire état que moi… ça n’aide pas vraiment… (Pause. Change de ton et de posture. En souriant.) Mais, selon mon horoscope du mois, je risque de survivre… Alors, chantons la vie… !

 

MS : (Soupire.) Bien… as-tu choisi un air pour le concert à la Sorbonne ?

 

VICTOR : (Ouvre une partition posée sur le piano.) Oui, je prendrai cette charmante mélodie de Fauré sur la dépression saisonnière… (Chante.) Avril est de retour, la première névro-o-o-o-se… Ce sera parfaitement réaliste, juste à temps pour fin mars, on sera tous en plein dedans… Bon, techniquement, ça va… (Contemple sa partition avec un doute apparent.) Je voudrais juste revoir avec vous ces quelques phrases… j’espère qu’on comprendra ce que je dis… Pourriez-vous me donner un « sol » ? (Transmet la partition à MS qui joue un « sol » au piano.) C’est parti !

 

Apparaît alors au loin le son d’un piano mal accordé, jouant mécaniquement les accords d’une même mesure en attendant l’entrée de VICTOR, qui se concentre un moment, puis, commence à chanter en martelant violement les consonnes.

 

VICTOR : Moi, je n’aime plus rien, ni l’homme, ni la femme, ni mon corps, ni mon âme, pas même mon vieux chien ! (Chante avec l’ardeur et la conviction d’un punk suicidaire.) Allez dire qu’on creuse sous le pâle gazon une fosse sans nom ! Hélas ! J’ai dans mon cœur une tristesse affreuse…[5]

 

Arrête brusquement de chanter. Le son du piano disparaît. VICTOR expire bruyamment, semble être soulagé. On entend distinctement le bruit de la chasse d’eau des toilettes des coulisses côté cour.

 

MS : (En regardant la partition.) C’est très bien, Victor, pourrais-tu reprendre à…

 

VICTOR : (L’interrompt. Avec préoccupation.) Je voulais vous dire… nous en avons parlé la semaine dernière, vous vous souvenez ? L’équilibre de Pascal, avec son Mémorial comme contrepoids de toute sa vie scientifique… C’est passionnant comment c’est perçu au XVIIe siècle…

 

En provenance des coulisses côté cour, on entend le bruit de l’eau s’écoulant du robinet et une voix de femme chantant expressivement « mais si tu m’aimes pas, si tu ne m’aimes pas – je t’aime, et si je t’aime, si je t’aime[6]… », puis une voix grave d’homme, chantant une octave plus bas « prends garde à toi ».

 

VICTOR : Je vois des parallèles partout… Même chez Platon que je lis en ce moment, cette dichotomie universelle est clairement identifiée…

 

Des coulisses côté cour apparaît MAXIME, se frottant les mains et finissant de fredonner l’air de Carmen en voix de tête. Il prend le grand sac jaune posé sur le canapé, s’apprête à partir et fait des signes à MS qui ne les remarque pas.

 

VICTOR : Cette omniprésence du noir et blanc est presque envoûtante, faisant naître un troisième élément ici, dans les conditions de la matière : l’énergie de la vie… Comme si tout ici-bas provenait de cette lutte… Oui, ici-bas, où tous les lilas meurent et tous les chants des oiseaux sont si courts… Le Yin Yang n’est pas statique, il tourne ! Cet affrontement entre deux éléments contraires crée une troisième énergie – comme les cordes et l’archet du violon, comme le timbre et le souffle, comme…

 

MAXIME : (Interrompt VICTOR dans son élan en posant délicatement la main sur son épaule et commence sa « performance ». Parle d’une voix ronde bien projetée, avec une diction exemplaire. Charmeur. Assez lentement.) Je suis infiniment désolé, ce n’est très certainement pas le bon moment : je vois que vous êtes en plein… travail. (Les chanteurs le regardent avec fascination.) Je ne sais pas comment le dire, comment l’exprimer… Mais je crois qu’il est absolument nécessaire que je vous le confie, car je dois partir – je reviendrai, je vous le jure ! – mais là, (Chante en voix de tête.) il faut partir, mes bons compagnons d’armes, désormais, loin de vous m’enfuir ! Mais par pitié, cachez-moi bien vos larmes, vos regrets pour mon cœur, hélas, ont trop de charmes ![7] (Petite pause. L’orchestre lointain commençait à peine à l’accompagner, qu’il reparle, faisant disparaître le son.) Et puisqu’il y aura certainement aujourd’hui, comme d’habitude, une grande affluence artistique – des filles, des garçons, des ténors, n’est-ce pas ? – et qu’il n’y aura très probablement personne – aucun artiste, zéro ! – parmi tout ce beau monde bien… timbré (Produit des sons stridents.) « é-é ! », pour vous le dire en face – avec franchise et honnêteté ! – et que (Chante en voix de tête, en reprenant la mélodie de l’air « cité » précédemment. L’orchestre lointain l’accompagne.) je ne peux emporter (En voix de poitrine.) un tel fardeau immense… (Pause. Le son de l’orchestre disparaît. Reparle.) Non, je ne saurais me le pardonner : comment pourrais-je me regarder dans mon miroir, mon beau miroir ? Enfin… (Pause.) Voici la vérité : (Très solennellement.) chère Madame Suzanne, chers chanteurs, l’heure est grave : (Bien projeté et d’un air pseudo-tragique.) il n’y a plus de papier cul ! (Pause.)

 

CONSTANTIN : (Avec enthousiasme et d’une voix assez aiguë.) Bravo ! (Applaudit. Puis, d’une voix grave bien timbrée.) Bravo !

 

CLÉMENCE commence à applaudir également. VICTOR se croise les bras. MAXIME envoie des baisers à tout le monde en saluant et part de la scène par la porte d’entrée.

 

MS : (Avec une voix aiguë chantante bien projetée.) Bien reposée chère Clémence ? J’arrive tout de suite !

 

MS prend sa tasse posée sur le piano et part dans les coulisses côté cour. CLÉMENCE se lève du canapé et se met au centre, en posant sa partition sur le couvercle fermé du piano à queue. VICTOR s’assoit à sa place. CLÉMENCE commence à feuilleter lentement la partition. Le son de l’orchestre invisible et lointain apparaît et disparaît à chaque tourne de page. Elle fredonne quelques phrases de chaque air, accompagnée du son de l’orchestre représentant les sons qu’elle imagine en regardant la partition.

 

FRANCK : (Préoccupé et irrité. S’adresse à CONSTANTIN. Le son de l’orchestre lointain diminue, mais continue à réagir aux tournes de pages de CLÉMENCE) Je ne sais pas ce qui lui a pris de faire ça. Je ne comprends pas…

 

CONSTANTIN : Oh, mais, ça arrive ! Il est difficile parfois de vivre avec un artiste, tu sais ? Il te voit tout le temps sur scène, entouré de belles personnes… que tu embrasses d’ailleurs souvent et publiquement sur la bouche ! Et il n’a pas ce recul artistique, pour lui c’est du vrai, ou presque, tu comprends ? On t’applaudit, on t’adore, et lui… il angoisse, il souffre.

 

VICTOR : Bon, après tout, ce n’est qu’un violon, ça aurait pu être pire : un trombone, ou je ne sais plus quelle tronçonneuse pour faire de la sculpture sur bois…

 

FRANCK : (Avec émotion.) Oui, bah, ce n’est pas loin de la tronçonneuse, hein ! Il ne sait pas jouer, je te dis ! Du tout ! Et il commence par se l’acheter, bien sûr… ! Et par essayer d’en faire à la maison, comme ça, en toute simplicité, sans professeur, ni rien… Tu sais ce qu’il fait ? Il se met devant le miroir, tout nu, et il commence à « oh, regarde comme c’est beau un violoniste » ! Non, mais… Ça craint, je te dis. Et ces grincements, je ne les supporte plus ! Et dire que j’ai été choqué quand j’ai entendu les moïtos pour la première fois. D’ailleurs, je crois que c’était le cours de Victor… oui, c’était le premier auquel j’ai assisté ici, je me rappelle maintenant. Je n’arrivais pas du tout à comprendre comment ça pouvait être lié au chant lyrique… (Fait l’exercice du moïto deux fois sur une octave.) Sans parler de tous les « é-é miaou » (Produit des petits ronflements.) et du reste du zoo… et de la petite ferme. J’étais pur et naïf, n’ayant goûté à l’époque qu’à la (Grossit la voix.) patate chaude… un peu pourrie…

 

VICTOR : Mais, il fallait le dire plus tôt ! C’est complètement karmique, ton histoire ! (Solennellement.) Tu as osé ne pas croire en le pouvoir suprême du moïto et on t’envoie le violon pour que tu puisses te purifier à travers la souffrance. N’est-ce pas fabuleux ?

 

CONSTANTIN : Bon, qu’est-ce que tu voudrais qu’il fasse ? Parce que tu peux lui suggérer quelque chose d’autre, et même, dans l’idéal, vous pourriez ensemble partager une nouvelle activité artistique, aussi inconnue à l’un qu’à l’autre.

 

FRANCK : Oh, ne m’en parle pas… On a déjà essayé la peinture à l’huile, c’était une catastrophe. Il voulait qu’on crée notre propre peinture à partir des pigments naturels… Évidemment ! Ça aurait été trop banal de commencer par prendre des cours de dessin, par exemple… Bref, il a joué au chimiste ermite dans notre salle de bain pendant un mois, puis, ensemble, nous avons passé presque autant de temps à la nettoyer, avant d’essayer ensemble de faire tenir ces crottes gluantes sur une toile… (Soupire.) Heureusement que l’art abstrait existe…

 

VICTOR : Remarque, c’est moins dangereux que s’il essayait de découper les gens sans avoir fait médecine… C’est positif !

 

CONSTANTIN : Il fait du sport ?

 

FRANCK : Oh, mais ça ne résout pas le problème ! (Chante.) Il veut être un artiste ! (Reparle.) Il veut créer ! Ce que je comprends tout à fait, mais il faudrait apprendre à adapter ses envies à la réalité, enfin !

 

VICTOR : Je me rends compte que je ne suis pas du tout créatif : je ne comprends pas comment on peut inventer des choses. Bon, je peux glisser une blague ou un dessin dans une carte postale, je peux décider tout seul devant le miroir comment je bougerai sur scène une heure plus tard, mais de là à inventer un poème ou un opéra… Pour moi, c’est clairement inimaginable… En plus, j’aime quand on m’indique précisément ce qu’il faut faire : que ce soit le metteur en scène ou le chef d’orchestre, je les bénis quand ils savent précisément ce qu’ils veulent de moi, je les adore…

 

Entre MS avec une tasse de thé, en y remuant bruyamment une petite cuillère, traverse l’avant-scène et s’assoit devant le clavier.

 

MS : (D’une voix mélodieuse et douce.) Chère Clémence, j’ai complètement oublié de vous demander : comment s’est passée votre audition d’hier ? Racontez-moi. (Pause. CLÉMENCE lève un regard distrait de la partition.) Avez-vous réussi à appliquer ce que nous travaillons ici ? C’est peut-être un peu trop tôt… Dites-moi : quelles sont vos impressions ?

 

CLÉMENCE : (Distraite et un peu inquiète. Assez lentement.) Vous savez… Il s’est passé quelque chose d’étrange. J’ai chanté mon air en entier, le directeur m’a remerciée… je pars de la scène côté jardin (côté cour, il y avait un monde fou qui attendait), et là… j’aperçois une jeune fille dans les coulisses… elle me fixe du regard et ne bouge pas, mais pas du tout, voyez-vous ? Je n’ai même pas tout de suite compris que c’était une vraie personne, et pas un mannequin en plastique… Je ne sais pas si elle participait à l’audition ou si elle travaillait au théâtre… J’avance un peu, et là, tout en me regardant, elle fait (Émet un petit ronflement.) – vous savez, comme l’exercice du cochon que vous m’avez montré pour le chemin du souffle… Elle le fait et me regarde, comme ça… comme si elle attendait quelque chose de moi… Je me suis approchée un peu plus. Et elle a refait le cochon… (Émet à nouveau un petit ronflement. Pause. Avec détermination.) Je me suis arrêtée face à elle et… je l’ai fait aussi. J’ai fait le cochon, comme ça, spontanément. (Petit ronflement.) Elle a attendu un peu et l’a refait. Sans aucune émotion, voyez-vous ? Et sans cligner des yeux… je ne sais pas comment elle faisait… elle avait de longs cils, très impressionnants… comme une autruche. J’ai attendu un peu, et puis, pour rafraîchir un peu l’ambiance, j’ai fait le canard, le petit « é-é » strident, je l’ai fait comme ça : (Émet des sons stridents, très sérieusement.) « é-é, é-é ». Il faut me comprendre : j’étais curieuse ! J’attendais sa réponse, mais… à ce moment précis, un régisseur s’est approché de nous et m’a dit : (Avec émotion, bouleversée.) « Mademoiselle, vous dérangez l’audition, veuillez quitter les coulisses ! » (Inquiète.) Je me suis tournée vers lui un instant, mais vraiment une toute petite seconde, et quand je me suis retournée vers la fille, bah… elle n’était plus là... du tout ! Étrange, n’est-ce pas ?

 

MS : Euh… (Sourit poliment et s’apprête à répondre, mais est interrompue par CLÉMENCE.)

 

CLÉMENCE : Ou ce matin, par exemple : j’ai reçu une lettre de mon voisin du dessus, une vraie petite lettre joliment manuscrite, glissée dans ma boîte aux lettres… Il me demandait si je pouvais chanter, je cite, « à l’enterrement de sa belle-mère bien-aimée ». Bon, pourquoi pas… je l’ai appelé, je lui ai présenté mes condoléances, et… La date me convient, il me propose une somme correcte, mais… c’est un peu délicat, je ne sais pas si je dois accepter…

 

MS : (Profitant de la pause.) Mais si, bien sûr, pourquoi doutez-vous ?

 

CLÉMENCE : (Gênée.) Il se fait qu’il m’a entendue travailler un air… et il le veut précisément pour cet enterrement…

 

MS : Mais c’est merveilleux, chère Clémence ! Il aime votre chant, il vous invite, il vous rémunère, où est donc le problème ?

 

CLÉMENCE : Bon… alors, je dois revoir avec vous quelques passages… spécifiques. Vous auriez peut-être une recette pour qu’ils puissent… convenir à l’événement.

 

MS : Bien sûr ! Avez-vous une partition pour moi ?

 

CLÉMENCE : (Soupire.) La voici. (Lui tend la partition.)

 

MS : (Regarde la partition, surprise.) Ah… quand même… Il l’adorait certainement, sa belle-maman…

 

CLÉMENCE : (Gênée.) Oui, voilà… Je voudrais voir avec vous à partir de la mesure cinquante-sept s’il vous plaît.

 

MS : (Amusée.) Bien sûr !

 

MS joue un accord au piano. Le son de l’orchestre lointain apparaît. CLÉMENCE commence à chanter les vocalises de l’air « Glitter and be gay »[8], nerveuse et incertaine. Elle termine sur un rire explosif. Le son de l’orchestre disparaît après l’accord final.

 

CLÉMENCE : (Pause. Fait des gestes confus. Prend une tasse posée sur la petite table et boit une gorgée.) Ou alors… un Ave Maria ?

 

MS : Excellente idée, chère Clémence ! (Pause.) Dites-moi, avez-vous apporté un air que vous connaissez depuis longtemps, pour que nous puissions… améliorer les endroits difficiles ? (Tend la partition à CLÉMENCE.)

 

CLÉMENCE : (Soulagée. Feuilletant la partition posée sur le couvercle du piano.) Oui… J’ai pensé à Marguerite, l’Air des Bijoux… Je l’adore ! Et je l’ai beaucoup chanté… pas très bien placée (Fait un geste en montrant le haut du visage.) mais beaucoup… (Trouve la bonne page et tend la partition à MS.)

 

MS : Parfait ! Allez-y, chantez-le spontanément, dans les conditions techniques du jour. (Commence à s’enthousiasmer.) Pensez au personnage : et si j’étais elle, et si j’étais Marguerite (Avec un grand sourire.) n’est-ce pas ? (Se lève et s’agite.) Restez dans votre délire artistique ! Détachez-vous du moment présent, partez dans l’imaginaire ! (Fait un grand geste avec les bras.) Et de ce monde, ne prenez que de l’air : inspirez-le et donnez-lui l’ordre de matérialiser votre pensée musicale, votre art, l’émotion de votre Marguerite, lors d’une prochaine expiration… (Montre l’inspiration et émet subitement des sons aigus tenus. CLÉMENCE sursaute.) Le souffle est votre génie, il exaucera tous vos vœux, si vous êtes en possession de sa lampe – du timbre, bien sûr (Émet des sons stridents.) « é-é » ! (CLÉMENCE sursaute.) Pensez au verbe-vecteur dramatique : mais qu’est-ce qu’elle fait, Marguerite, qu’est-ce qui l’anime dans cette scène (Avec un grand sourire.) n’est-ce pas ? (Se calme et se rassoit. D’une voix monotone.) Et nous travaillerons ensuite sur les endroits difficiles, (Avec un grand sourire.) d’accord ?

 

CLÉMENCE : (Chante sur une quinte descendante.) Oui-oui-oui-oui-oui !

 

MS : Haha, il y a donc un exercice qui vous a plu finalement ! Allez-y, très chère Clémence…

 

CLÉMENCE baisse la tête en se concentrant quelques instants. Apparaît alors un son lointain d’orchestre, qui s’approche et devient de plus en plus fort, en jouant les premières mesures de l’air[9]. CLÉMENCE relève brusquement la tête et s’attaque aux premières phrases avec une ardeur séductrice inattendue.

 

[1] Jessye Norman (1945-1919), cantatrice américaine, l’une des plus remarquables interprètes du XXe siècle, possédant une grande voix riche et large.

[2] Personnages des opéras de Mozart.

[3] Merci, ténor ! (italien).

[4] Début de l’air de Werther de l’opéra homonyme de Jules Massenet.

[5] Tristesse, mélodie de Gabriel Fauré sur des vers de Théophile Gautier.

[6] Extrait de l’air de Carmen de l’opéra homonyme de Georges Bizet.

[7] Extrait de l’air de Marie de l’opéra de Gaetano Donizetti La Fille du régiment.

[8] Air de Cunégonde de l’opéra de Leonard Bernstein Candide.

[9] Air de Marguerite de l’opéra Faust de Charles Gounod.

Les Chanteurs - Mariam Sarkissian, chanteuse lyrique et professeur de chant

CLÉMENCE : (Chante.) Ah ! Je ris de me voir si belle en ce miroir ! Ah ! Je ris de me voir si belle en ce miroir…

 

Tout en continuant à chanter, CLÉMENCE monte sur le piano à queue et se détache les cheveux, en s’approchant de plus en plus du tempérament d’une Carmen « un peu grise » lors de l’une de ses visites « chez son ami Lillas Pastia »[1]. Des coulisses côté cour apparaît FRANCK, tenant une partition dans la main. Il aperçoit CLÉMENCE sur le piano et la regarde avec stupéfaction, comme le font déjà VICTOR et CONSTANTIN. FRANCK s’assoit sur le canapé.

 

CLÉMENCE : (Chante.) Est-ce toi, Marguerite ? Réponds-moi ! Réponds-moi ! Réponds-moi ! Réponds, réponds, réponds vite ! Non, non, ce n’est plus toi, non, non, ce n’est plus ton visage… C’est la fille d’un roi… qu’on salue au passage ! Ah ! S’il était ici ! S’il me voyait ainsi ! Comme une demoiselle, il me trouverait belle…

 

MS : (Stupéfaite, fait un geste qui fait disparaître le son de l’orchestre. CLÉMENCE s’arrête également.) Euh… C’est… très bien, Clémence, mais, comment dirais-je… (Avec une voix très douce.) Voyez-vous, Marguerite, dans l’histoire, est une jeune fille rêveuse, modeste…

 

CLÉMENCE : (S’assoit sur le piano, interrompt MS avec impatience et parle avec conviction.) Oui-oui, je sais… Mais je l’imagine vraiment très… sexy, cet air. Je n’aime pas quand c’est trop BCBG, à la Marie-Chantal, voyez-vous ? Marguerite est jeune, belle… Sa maison est modeste, on le sait, c’est Faust qui le dit : (Chante avec une voix chevrotante.) que de richesse en cette pauvreté ![2] (Le son de l’orchestre lointain réapparaît, accompagnant son chant.) En ce réduit, que de félicité… (S’arrête. L’orchestre disparaît.) Je sais tout ça… Il dit aussi : (Chante.) salut, demeure chaste et pure, (Le son de l’orchestre réapparaît.) où se devine la présence… (Garde longtemps un son aigu caricatural. S’arrête. L’orchestre disparaît. Reparle énergiquement avec émotion, en martelant les consonnes.) d’une âme innocente et divine. (S’énerve et s’excite.) Bon, d’accord, on a compris : c’est Marguerite l’innocente. Mais ! Il ne faut pas oublier qu’elle va chanter l’Air des bijoux en les essayant pendant une bonne heure devant le miroir et en fantasmant sur Faust, puis il y aura leur duo… et elle va quand même… coucher avec lui ! Ben, oui, il faut dire les choses comme elles sont ! C’est ce qui va se passer ! Et ce n’est pas comme si elle avait fait : (Fait un sourire simplet et pointe son index devant elle, visiblement en dessous de la ceinture du Faust imaginaire.) oh, mais qu’est-ce que c’est ? (Pause.) Non. Je n’y crois pas ! Né vériou ! [3]… Ce n’est pas ce qui s’est passé… J’en suis sûre !

 

MS : (Avec une voix aiguë et douce.) Voulez-vous un thé ? (Fait un signe à CONSTANTIN qui se lève et part en coulisses côté cour.) Reposez-vous un peu, Clémence, je vous en prie… (Avec une voix grave.) Franck ! Bien chauffé ? (En regardant VICTOR qui bat la mesure avec la main et fredonne une mélodie en regardant la partition posée sur ses genoux. Avec une voix bien timbrée.) Victor, tu peux aller travailler à côté si tu le souhaites !

 

VICTOR part dans les coulisses côté cour. FRANCK se met au centre, tend une partition à MS et pose une autre sur le pupitre. MS joue un accord au piano.

 

CONSTANTIN revient avec une tasse de thé, la pose sur la petite table et se rassoit sur le canapé.

 

FRANCK : (Se chauffe.) A-a-a-a… (Toussote légèrement, puis commence à chanter l’air de Ralph[4].) La la la la la la…

 

Le son de l’orchestre apparaît alors au loin et devient progressivement plus fort, accompagnant son chant.

 

FRANCK : (Chante expressivement.) Quand la flamme de l’amour brûle l’âme nuit et jour, pour l’éteindre quelquefois, sans me plaindre moi, je bois ! Je ris ! Je chante ! Je ris, je chante et je bois ! Tra la la la la la… (Il s’arrête, le son de l’orchestre disparaît. S’adresse à MS.) Quand je dirai « moi, je bois », je lèverai un verre, comme ça : (Montre et regarde son verre levé imaginaire. Puis, s’adresse à son « public » assis sur le canapé, CONSTANTIN et CLÉMENCE.) Oui, je sais, ce n’est pas la fontaine magique de la joie pure… Mais c’est bien pire chez les ténors ! (Avec dégoût et mépris.) Tous ces personnages névrosés à mort… Même si le ténor n’est pas un taré fini, il a vraiment peu de chances de ne pas en devenir un, en déclamant tous ces textes pathétiques des milliers de fois ! Tous ces (Chante en caricaturant.) et j’étais une chose à toi[5] (Parle.) me dégoûtent… Et j’étais une « chose » à toi, non, mais franchement ! Une chose ! Aucune estime de soi, zé-ro !

 

MS soupire, se lève, prend sa tasse posée sur le piano à queue et part en coulisses côté cour.

 

FRANCK : Pff… Je ne sais même pas ce que j’aurais fait si j’étais ténor… je n’aurais peut-être pas continué le chant si on me l’avait diagnostiqué… Eh oui, on ne choisit pas sa voix, et quand je pense qu’il y avait des centaines, des milliers de gars super cool et adéquats partout dans le monde, qui rêvaient chanter Figaro, avec ses (Chante.) Ah, bravo Figaro, bravo, bravissimo, ah, bravo Figaro, bravo, bravissimo, fortunatissimo, fortunatissimo, forunatissimo per verità, la la la la la la[6]… Ou Méphisto, avec ses (Ouvre grand la bouche et produit le rire démoniaque de Méphistophélès sur trois octaves.) ha-ha-ha-ha[7]… Ou à la rigueur Papageno[8], avec ses (Chante.) pa-pa-pa-pa et ses (Siffle un passage de quinte montante.)[9] Ils voulaient peut-être juste profiter de la vie basse-baritonale : picoler un peu, jouer aux jeux vidéo, crapoter, enfin, tout ça, quoi… Mais non ! Ils se sont retrouvés – attention (Imite le son d’un tambour.) brrrrrr – paf ! Ténors ! Et finita la dolce vita[10] ! Car, noblesse oblige, ténor, tu vas souffrir ! Et faire souffrir les autres, évidement ! Sinon, c’est pas drôle… (Passe au chuchotement menaçant et pervers et « performe ».) Et pour cela, tu vas choisir une douce et tendre, dont tu n’as rien à faire, mon cher ténor, car tu es un castrat émotionnel, incapable d’aimer, (Regarde CLÉMENCE qui semble être impressionnée et s’enfonce de plus en plus dans le canapé.) de ressentir cette chose étrange (Dégoûté.) qui oblige les gens de penser et d’agir spontanément (Effrayé.) dans l’intérêt d’autrui… ! Tu sais, bien sûr, ressentir la honte, l’angoisse, la jalousie et la peur – mais oui, tu sais ce que c’est ! Et le sentiment le plus puissant et le plus profond qui t’est accessible n’est que la banale souffrance, que tu oses confondre avec l’amour – pourquoi ? Mais parce que c’est fort, voyons ! Il faut bien le comprendre un jour ! C’est ce qu’on nous injecte depuis le berceau : si c’est fort – c’est de l’amour ! Tous les (Montre des guillemets avec les doigts.) ténors du monde en parlent depuis le moyen-âge : en chantant, en écrivant des poèmes et des romans, (Chante.) this is a tenor's world, yoo-hoo… ! Bon… (Se calme subitement et revient satisfait, vers sa partition.) Revenons à nos barytons. (Chante avec une émotion exagérée. L’orchestre lointain réapparaît.) S’il est une triste folie, c’est celle d’un pauvre amoureux qu’un regard de femme humilie, qu’un mot peut rendre malheureux… Hélas ! Quand on aime sans espoir, le ciel même devient noir… Eh ! L’hôtesse ! L’hôtesse ! …

 

MS : (Entre avec une tasse de thé, en y remuant bruyamment une petite cuillère. S’adresse à FRANCK d’une voix grave bien projetée.) Ça y est ? T’as fini ton j’accuse cyranoïdal ? (L’orchestre disparaît.) Assieds-toi, je vais parler à Clémence, tout le monde en profitera. (Adoucit sa voix.) Vous venez, Clémence ?

 

FRANCK prend sa partition et va s’asseoir dans le fauteuil en boudant. CLÉMENCE se lève précipitamment et se met au centre à côté du piano.

 

MS : (S’assoit au piano. S’adresse à CLÉMENCE d’une voix douce, comme si elle parlait à un enfant.) Concernant les exercices techniques… je vous l’ai déjà dit au tout premier cours : la patience et la concentration sont vos meilleures amies. Il faudra surtout apprendre à ne pas réfléchir, vouloir mieux comprendre et faire, mais à imaginer, ressentir et laisser faire !

 

CLÉMENCE : Oh, mais qu’il est difficile de ne rien faire…

 

MS : Oh oui, je sais ! Mais c’est pour une bonne cause ! Je vais vous donner un exemple qui permet de comprendre pourquoi il ne faut pas intervenir physiquement et volontairement pour créer un bon automatisme technique. Imaginez : vous avez trois ou quatre mois, vous êtes allongée sur le dos, vous regardez le hochet que vous tend votre maman (Avec un sourire ému.) et vous voulez l’attraper avec vos petites mains toutes douces. (Fait des petits mouvements avec les mains. Puis, durcit légèrement le ton et commence à parler plus vite.) Et il ne se passe rien. Vous le voulez très fort, vous vous agitez, vous émettez des gazouillements qui font fondre vos parents – avec un « é-é » naturellement bien placé ! – mais il ne se passe toujours rien, car votre cerveau n’a pas encore créé de mécanisme nécessaire à ce que vous fassiez ça : (Fait un geste comme pour attraper un objet.) Le résultat n’est donc pas satisfaisant : vous voulez le hochet, mais vous ne l’avez pas. Avez-vous la possibilité de faire quoi que ce soit d’autre pour l’obtenir ? Non, à part vous énerver, pleurer et commencer à émettre des sons plus stridents, toujours avec un « é-é » parfaitement bien placés… (Imite les pleurs stridents d’un bébé. CLÉMENCE sursaute.) La prochaine fois où vous verrez le hochet, vous ressentirez exactement la même chose (Avec une voix grave.) : je te veux. (Avec une voix douce et aiguë.) Vous donnerez donc le même ordre à votre corps, mais il ne se passera très probablement toujours rien… jusqu’à ce qu’arrive enfin le jour où votre cerveau terminera de tricoter un schéma sophistiqué qui dirigera vers le hochet votre petite main qui… (Attrape un objet imaginaire.) l’attrapera ! Et le geste sera dans la boîte. (Tapote du doigt sur sa tête. Puis, avec enthousiasme.) Ce mécanisme d’exécution sera créé en obéissant à votre volonté, en suivant votre motivation, votre je veux, et sera parfaitement viable et fiable. (Pause.) Et maintenant, posons-nous la question : l’avez-vous créé vous-même ? Oui et non : c’est votre cerveau qui l’a créé, en adaptant votre corps à l’obtention du résultat que vous lui avez imposé comme but. (En adoucissant à nouveau la voix.) Vous savez, Clémence, dans ce travail technique, il faut être un peu… schizoïde : c’est moi qui veux, et c’est mon cerveau qui fait. (Cite expressivement avec une voix grave bien projetée.) « Tant pis pour le bois qui se trouve violon, et nargue aux inconscients, qui ergotent sur ce qu’ils ignorent tout à fait ! »[11] – (Avec une voix douce.) vous connaissez ? (Cite à nouveau.) « Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. »[12] (Très solennellement.) « Je est un autre. »[13] (Pause. Avec une voix douce.) Bon… Nous disions donc, que votre seul je veux suffit pour obtenir tous les plus beaux hochets de l’univers… Et maintenant, je vous propose d’associer votre je veux créatif de chanteuse, tout ce que vous voulez réaliser musicalement et artistiquement, à l’élément technique du timbre… (Veut le montrer avec sa voix, remarque la frayeur de Clémence et s’arrête dans son élan.) il sera votre petit hochet. Puis, je vous propose de penser que le bras qui va réaliser le mouvement et qui va attraper le hochet sera le souffle, le geste de l’expiration libre. (Montre l’expiration.) Cette abstraction apparente donnera des résultats très concrets et physiques qui s’entraînent grâce à tous nos exercices – les « oui-oui », les moïtos (Montre l’exercice sur une octave.) et les « é-é, ouaf ! » (Sourit tendrement.) Dites-moi si vous avez des questions.

 

CLÉMENCE : (Pensive.) J’ai une question… Je peux ?

 

MS : Bien sûr, allez-y !

 

CLÉMENCE : (Gênée.) Madame, croyez-vous que l’on puisse contrôler la voix à distance ?

 

MS : À distance ? Comment ça ?

 

CLÉMENCE : (Nerveuse.) Madame… je dois vous avouer quelque chose : (Regarde craintivement FRANCK et CONSTANTIN et baisse la voix.) j’ai peur de mon ancienne professeure de chant. Hier, elle m’a téléphoné pour la première fois – elle ne l’avait jamais fait auparavant, c’est moi qui la contactais d’habitude, par écrit en plus, jamais par téléphone ! Elle l’interdisait strictement… Et là, je décroche, et… elle commence à me demander comment je vais, si je continue le chant ou pas… Je ne lui ai pas dit que je venais vous voir, bien évidemment… Bref, j’ai paniqué et j’ai été obligée de lui dire que je faisais une pause, et que j’allais la contacter quand et si j’allais reprendre le chant… C’est arrivé hier soir… et cette nuit, j’ai fait un cauchemar : je suis chez moi, je fais les moïtos (Fait une démonstration de l’exercice.) et soudainement, la porte s’ouvre, comme d’un coup de vent… pas la porte d’entrée, mais celle du balcon… et je vois Marie-Aphrodite en personne entrer dans mon salon – depuis le balcon ! Vous imaginez ? (Chuchote.) J’habite au sixième étage… Mais dans mon rêve, ce détail ne me choque pas pour autant… Elle semble être furieuse, elle me fixe du regard et me siffle dessus comme un serpent : (En prolongeant et en « sifflant » toutes les chuintantes.) « Mais qu’est-ce que c’est que ces sons immondes ? On dirait une porte qui grince ! N’oublie pas, carina[14] » (elle m’appelait ainsi lorsqu’elle se mettait en colère… assez souvent, d’ailleurs), « que c’est moi qui contrôle ta voix. Il me suffit de claquer des doigts pour qu’elle disparaisse ! » Elle sourit, elle lève la main en faisant un geste comme si elle allait claquer des doigts (Montre.) et… et… (Expire bruyamment.) et je me réveille, tout en sueur… (Épuisée, s’accoude sur le piano.) Madame, pensez-vous qu’elle peut vraiment avoir un pouvoir sur ma voix ?

 

MS : (Lentement, d’une voix très douce.) Euh… Vous savez, Clémence, je pense que c’est très peu probable… Et après tout, les rêves…

 

CLÉMENCE : (L’interrompt. Parle avec une excitation maladive.) Oui, les rêves… (Regarde les tableaux accrochés aux murs.) Vous savez, j’entends les tableaux que je regarde… J’entends tout – le grincement des meubles et des semelles des chaussures, le chuchotement du vent, des arbres, des jupes et des foulards… J’entends leurs histoires aussi. Ces crocodiles, par exemple : (Montre un tableau représentant deux hommes en costumes noirs, avec chacun un petit crocodile sur la tête, dont l’un a le museau de l’autre entre les mâchoires.) voulez-vous que je vous raconte leur histoire ? (Regarde MS qui lui répond par des gestes confus et poliment désespérés.) Alors : « Deux crocodiles préhistoriques conclurent un pari : celui qui arrivera en premier à s’introduire dans le rêve d’un banquier et y restera pendant plus d’une minute et trente-quatre secondes… montrera à l’autre ce qu’il a mangé à midi ! » (Regarde MS et les chanteurs présents avec un grand sourire jubilatoire.)

 

MS : (Avec une voix aiguë et douce.) Voulez-vous un thé ? (Regarde sa montre.) Notre cher Maxime n’étant toujours pas revenu… (Appelle avec une voix chantante bien timbrée.) Victor, c’est à toi ! Vieni, tenore, vieni ! (Aux chanteurs.) J’arrive !

 

MS prend sa tasse et part dans les coulisses côté cour. CLÉMENCE s’assoit sur le canapé.

 

Des coulisses côté cour entre VICTOR et se met au centre, en posant sa partition sur le couvercle fermé du piano à queue. Il commence à feuilleter lentement la partition. Le son de l’orchestre invisible et lointain apparaît et disparaît à chaque tourne de page. Il fredonne une ou deux phrases de chaque extrait de « La Traviata » de Verdi, accompagnées du son de l’orchestre, représentant les sons qu’il imagine et qu’il « entend » dans sa tête en regardant la partition, et à chaque fois qu’il arrive à une note aiguë tenue, « le temps s’arrête » : la note aiguë commence à sonner en pleine voix – préenregistrée avec orchestre – et dure beaucoup plus longtemps que prévu par la partition, après quoi VICTOR tourne la page, en faisant « taire » la note aiguë tenue, pour qu’un nouvel extrait commence à « sonner dans sa tête ». Le son de l’orchestre lointain réapparaît.

 

FRANCK : (S’adresse à CONSTANTIN. Le son de l’orchestre lointain diminue, mais continue à réagir aux tournes de pages de VICTOR.) Non, mais, franchement, je ne vois pas où est la beauté de la chose… Tous les violonistes ont ces suçons énormes sur le cou, (Fais un geste comme s’il tenait un violon et qu’il se frottait contre son cou.) cassent les oreilles de tout le monde pendant des années pour pouvoir sortir proprement ne serait-ce qu’une toute petite gamme…

 

CONSTANTIN : Ah, parce que les chanteurs, chez eux, travaillent en mode silencieux… Ou en vibreur…

 

FRANCK : Oh, ça va ! Même si ça gueule parfois, un chanteur ne met pas autant de temps pour que ça commence à ressembler à de la musique…

 

CLÉMENCE : (Assez lentement. Contemplative.) C’est vrai que le violon est un instrument particulièrement virtuose et exigeant… Il faut beaucoup de temps et de travail pour pouvoir correspondre à son niveau… Dans mon enfance, nous avions un voisin qui jouait du violon. Il avait beaucoup d’amour et de respect envers son instrument, il était comme un être cher pour lui… Je ne connaissais pas vraiment l’histoire de son violon, mais il paraît que c’était un cadeau un peu… spécial. En fait, notre voisin ne jouait que les jours où le violon le voulait. Voilà… C’était un peu handicapant pour faire carrière… Et il n’a rien fait. Il est resté esclave de son instrument et de ses désirs et caprices… Je trouve ça tellement beau…

 

FRANCK : Ah, ben, j’achèterais bien un violon comme ça… Et je l’aurais même payé pour qu’il ferme complètement sa gueule… de bois.

 

CLÉMENCE sourit poliment, se lève, prend sa tasse et part dans les coulisses côté cour.

 

VICTOR s’approche des chanteurs, s’assoit sur l’accoudoir du canapé et s’adresse à CONSTANTIN.)

 

VICTOR : Tu sais, hier, j’ai encore essayé de passer le test en ligne…

 

FRANCK : (Vivement.) Un test d’orientation sexuelle ? Et alors ? On t’a dit enfin que toi aussi, tu (Chante.) aimes les militaires, aimes les militaires, aimes les militaires ?[15] (Pseudo-tragiquement. La main sur la poitrine.) Tu peux tout me dire, tu sais, je suis là pour ça. (Avec un sourire narquois.) Et pour le transmettre aux susceptibles d’être intéressés !

 

VICTOR : Pff, arrête… Non, c’était un test de…

 

FRANCK : De grossesse ? Ça se fait en ligne maintenant ? Par Bluetooth ?

 

CONSTANTIN : Arrête, Franck, laisse-le parler !

 

FRANCK : (Montre « la bouche cousue » et chante avec la bouche fermée l’extrait de « La Flûte enchantée » de Mozart, scène de la « bouche cousue » de Papageno.) M-m-m, m-m-m…

 

VICTOR : (Préoccupé. À FRANCK.) C’est un test de personnalité, tu sais, initialement Jungien… C’est pas la première fois que j’essaie de le passer, mais… c’est quand même pénible ! Je n’arrive pas à choisir entre deux réponses, soi-disant, contraires… parfois, je ne vois vraiment pas la différence… je ne suis jamais allé jusqu’au bout, tellement ça me déstabilise…

 

CONSTANTIN : Par exemple ?

 

VICTOR : Par exemple… Je n’arrive pas à choisir entre « je suis détendu et j’aime improviser » et « j’aime avoir le contrôle sur les choses ». Parce que je peux être détendu, je peux improviser et j’aurai automatiquement le contrôle sur ces choses… Et dans l’autre cas, je pourrais avoir le contrôle sur les choses en décidant d’être détendu et d’improviser. Elle est où la différence ? Je ne comprends pas…

 

On sonne à la porte.

 

CONSTANTIN se lève et se dirige vers la porte d’entrée. Entre MAXIME avec un énorme paquet de rouleaux de papier toilette. CONSTANTIN et FRANCK commencent à applaudir.

 

VICTOR : (Sursaute, ferme les yeux avec les deux mains et commence à chanter.) En fermant les yeux, je vois là-bas une humble retraite, une maisonnette toute blanche au fond des bois…[16]

 

MAXIME envoie des baisers à tout le monde en saluant et part dans les coulisses côté cour.

 

FRANCK : (S’adresse à VICTOR.)  Qu’est-ce que c’est que cette impro sur le thème des trois singes de la sagesse ?

 

VICTOR : (Baisse craintivement les mains, inquiet.) Je ne sais pas ce que j’ai…

 

FRANCK : (Amusé.) T’es amoureux ? Non ! C’est vrai ? Fille, garçon, poisson rouge ? (Faussement effrayé.) Plante verte ? (Chuchote.) Tournevis ?

 

VICTOR : Pff, arrête… Pire… (Pause.) Je ne supporte plus le papier toilette, voilà… (S’adresse à CONSTANTIN, inquiet.) Il m’effraie tellement… ! Au supermarché, j’essaie toujours de contourner les rayons des produits d’hygiène, avec ces énormes gondoles remplies de monstres blancs… Je commence littéralement à suffoquer s’il m’arrive à faire la queue à côté de quelqu’un qui en achète… Le pire est que c’est un mélange insoutenable et incompréhensible entre la peur, le dégoût et… une irrésistible envie de chanter !

 

CONSTANTIN : (Cherche sur son téléphone portable.) Je ne sais pas si ça peut te consoler, mais il paraît que c’est un phénomène assez répandu chez les artistes lyriques depuis le confinement…

 

VICTOR : Ça alors… Je me doutais bien qu’il y avait un rapport avec le confinement…

 

FRANCK : Ah, c’est donc pour ça qu’on t’entend chanter dans les toilettes (Chante avec une voix chevrotante.) Vincerò-o-o ! Vince-e-e-rò ! [17]

 

CONSTANTIN : (Lit sur son téléphone.) Papétolétophobie, la phobie du papier toilette… Statistiques… France… Voilà, j’ai trouvé : « En 2020, pendant les périodes de confinement dues à la propagation du virus COVID 19, les psychologues cliniciens et les psychiatres français ont constaté une importante augmentation des cas de papétolétophobie. Un grand nombre de spécialistes avait alors signalé que la papétolétophobie s’associait chez certains individus du domaine professionnel du spectacle vivant à une activation incontrôlée de leurs moyens d’expression artistique au moment de la crise phobique. Les cas les plus notables, décrits par les docteurs Candelier et Tévi, ont été observés au nord de la France, à l’opéra de Lille. Pendant la période où les représentations scéniques avaient été maintenues sans accès du public dans les salles de spectacle, dans les entractes, les artistes lyriques, ainsi que les musiciens instrumentistes de l’orchestre, chantaient ensemble dans les toilettes de l’opéra le célèbre Chœur des Esclaves de Verdi. »[18]

 

FRANCK : (S’adresse à VICTOR.) Voilà, c’est positif ! Tu n’es pas un fou solitaire !

 

Entre MAXIME avec une tasse de thé et un grand sac jaune, pose le sac à côté du canapé et se met au centre, à côté du piano.

 

MAXIME : Chers amis, je ne vous dérangerai pas bien longtemps, je voudrais juste, pour la route, filer un dernier petit extrait de ma Carmen naissante… avant de partit chanter ce soir un tout autre répertoire dans un splendide salon privé…

 

Entre CLÉMENCE avec une tasse de thé à la main et s’assoit sur le canapé. Entre MS avec une tasse de thé, en y remuant bruyamment une petite cuillère.

 

MAXIME : (En parlant plus fort pour passer au-dessus du bruit de la petite cuillère.) … en vous laissant épuiser la patience angélique de la grande et adorée Madame Suzanne en toute sérénité.

 

MS : (Sourit. S’adresse à MAXIME d’une voix grave.) Dis-moi : qu’est-ce qu’elle a, ta Carmen ? Elle veut pas mourir ?

 

MAXIME : (Tend la partition ouverte à MS et s’accoude avec élégance sur le piano. Soupire.) Je crois avoir un petit problème technique assez… inattendu. Je veux bien commencer par vous montrer la solution que j’ai trouvée…

 

MS : Bien sûr ! Montre-moi.

 

MS joue un accord au piano. MAXIME se concentre. Le son de l’orchestre lointain apparaît.

 

MAXIME : (Chante, avec des gestes coquets, élégants et distingués.) Mon pauvre cœur, très consolable, mon cœur est libre comme l’air ! J’ai des galants à la douzaine, mais ils ne sont pas à mon gré. Voici la fin de la semaine…

 

MS : (En lui faisant signe d’arrêter. L’orchestre disparaît. Légèrement irritée. Avec une voix grave.) Bon, techniquement, c’est bien… mais ce n’est pas parce qu’il y a le mot « galants » qu’il faut s’imaginer à la cour de Louis XV… ! Ce n’est pas non plus La Grande coquette…

 

FRANCK : (Chante en voix de tête, en caricaturant.) Et je crois même qu’un beau jour j’ai fait trembler Pompadour ! La Pompadour ![19]

 

MS : (S’adresse à MAXIME, en regardant la partition.) Vas-y, pense un peu à quoi ressemble ta Carmen : une jeune bohémienne qui travaille dans une usine de tabac, qui vient de dessiner au couteau sur la figure de l’une de ses charmantes collègues… Elle picole souvent, à ce qu’il paraît, chez son ami Lillas Pastia… et imagine tous ses très nombreux « galants », tous ces brigands, contrebandiers…

 

MAXIME : (Soupire.) Justement, ma solution technique consistait à ne pas y penser ! Quand j’y pense, bah… je ne sens plus la bonne voix… !

 

MS : C’est-à-dire ?

 

MAXIME : (Ennuyé.) Voilà ce que ça fait spontanément quand je le pense dramatiquement correcte : (Commence à chanter doucement en voix de tête.) près des remparts de Séville (Soudainement, passe en pleine voix de poitrine, de façon assez vulgaire. L’orchestre lointain réapparaît et l’accompagne jusqu’à la fin de l’air. CLÉMENCE le regarde avec fascination.) chez mon ami Lillas Pastia, j’irai danser la Séguedille et boire du Manzanilla, tra la la la la…

 

MAXIME finit de chanter. CLÉMENCE commence à applaudir. MS la regarde avec un sourire tendu.

 

On sonne à la porte.

 

CONSTANTIN fait un geste en direction de la porte d’entrée, en regardant MS avec interrogation. MS regarde sa montre et lui fait signe d’attendre, en acquiesçant. CONSTANTIN se lève.

 

MS : Pardon, Maxime, ça doit être le ténor envoyé par Philippe, un probable nouvel élève… On se penchera sereinement sur le sort de ta Carmen la semaine prochaine (Avec un grand sourire.) d’accord ? Gros toï toï pour ce soir ! (Envoie un baiser à MAXIME, qui fait de même. S’adresse à CLÉMENCE, VICTOR et FRANCK assis sur le canapé, et fait un grand geste en direction des coulisses côté cour.) Chers chanteurs, je vous prie de m’excuser deux petites minutes, je dois consulter un nouvel élève. Constantin, tu restes, s’il te plaît.

 

VICTOR, CLÉMENCE et FRANCK partent précipitamment dans les coulisses côté cour. CONSTANTIN attend qu’ils quittent la scène, puis ouvre la porte d’entrée.

 

Entre le NOUVEL ÉLÈVE. CONSTANTIN s’assoit sur le canapé, prend le carnet posé sur la petite table et s’apprête à prendre des notes. MAXIME récupère son grand sac jaune posé à côté du canapé, envoie des baisers à tout le monde en saluant et part par la porte d’entrée.

 

MS : Bienvenue… ! Euh…

 

NOUVEL ÉLÈVE : Alexandre ! Alexandre Berbier ! Enchanté, chère Madame, j’ai beaucoup entendu parler de vous ! (Charmeur.) Je vous remercie infiniment de m’avoir accordé si rapidement ce premier rendez-vous.

 

MS : Je vous en prie, Alexandre. Comme je vous l’ai dit, je n’ai malheureusement pas beaucoup de temps…

 

NOUVEL ÉLÈVE : Bien sûr ! (Caricaturalement séducteur.) Une première rencontre peut être aussi brève que mémorable…

 

MS : (Regard médical. Sourit.) Dites-moi Alexandre : qu’est-ce qui vous amène ici aujourd’hui ?

 

NOUVEL ÉLÈVE : (Toujours très séducteur et ridicule. En se tournant de temps en temps craintivement vers CONSTANTIN, assis sur le canapé et notant dans le carnet, et en baissant la voix.) Philippe m’a énormément parlé de votre méthode, et je dois avouer que ses progrès vocaux en disent encore plus ! Quant à moi, je suis ténor lyrique et je voudrais aussi pouvoir consolider mes bases techniques… pour continuer à l’être, ahah, voilà ! Cela fait cinq ou six ans que je n’ai pas été accompagné dans mon travail personnel par un professeur. Ah oui, je voulais vous confier un détail important : je n’ai jamais eu de professeur... femme. Et je voudrais…

 

MS : (Avec toujours un regard médical. L’interrompt, avec une voix grave bien projetée, énergique.) Vous avez des problèmes techniques ?

 

NOUVEL ÉLÈVE : (Sourire charmeur. Très décontracté.) Euh… Je dirais que globalement ça se passe plutôt bien, mais c’est vrai que ces derniers temps, j’ai remarqué que la voix fatigue un peu trop vite, je ne sais pas exactement pourquoi… Mais je suis là pour que nous puissions le découvrir… ensemble. Je pense que…

 

MS : (Assez froidement. Sur un ton strict.) Vous buvez ?

 

NOUVEL ÉLÈVE : (Sourit.) Ahah… je n’irais pas jusque-là, mais… oui, il m’arrive parfois de prendre un verre ou deux en bonne compagnie, mais…

 

MS : (L’interrompt.) Vous fumez ?

 

NOUVEL ÉLÈVE : (Faussement effrayé. Sourit.) Non ! C’est un vice que je n’ai pas la joie de pratiquer, ahah, et…

 

MS : (L’interrompt.) Vous avez des rapports sexuels ?

 

NOUVEL ÉLÈVE : (Le sourire disparaît. Déglutit. Perplexe.) Oui…

 

MS : (Avec enthousiasme.) Ah, bah, voilà ! Il faut arrêter.

 

NOUVEL ÉLÈVE : (Totalement confus.) Euh…

 

MS : (Très sérieusement et avec énergie.) Eh oui, hélas… ! Vous savez, pour un ténor, avec l’âge surtout, ça devient très handicapant : l’impact hormonal sur la voix est terrible après chaque… vous savez ? Voilà. Il faut choisir maintenant. Vous êtes au service du beau, après tout… de l’art ! C’est soit l’éternité, soit… pchit ! Donc, vous éliminez cette cause, et si la fatigue vocale persiste, bah… vous revenez me voir. (Avec un grand sourire.) D’accord ?

 

NOUVEL ÉLÈVE : (Confus.) Euh… merci, Madame, je… vous recontacterai… (Recule vers la porte d’entrée. CONSTANTIN l’accompagne et ferme la porte derrière lui.)

 

MS : (S’adresse à CONSTANTIN d’une voix grave bien projetée.) Bon, ça a été rapide ! Merci Constantin, pour ta présence.

 

CONSTANTIN : (Plein d’admiration expire bruyamment. Avec une voix assez aiguë.) C’était absolument… (Toussote, confus. Avec une voix grave.) absolument virtuose !

 

MS : (Prend sa tasse et se dirige vers les coulisses côté cour.) Appelle tout le monde, dis que nous allons reprendre. J’ai un coup de fil à passer, j’arrive tout de suite.

 

CONSTANTIN la suit dans les coulisses côté cour et revient accompagné de VICTOR, FRANCK et CLÉMENCE, qui conversent bruyamment.

 

VICTOR se met à côté du piano, ouvre une partition et commence à la montrer à CONSTANTIN, en la feuilletant. FRANCK et CLÉMENCE s’assoient sur le canapé.

 

CLÉMENCE : (Confuse. Parle assez lentement.) Tu sais, le premier jour… c’était pas facile… Je me souviens : je me suis avancée vers la porte, (Se lève.) j’ai sonné deux fois, (Fait des gestes comme si elle sonnait à la porte) et la sonnette ne marchait pas, et… (fait des gestes comme si elle toquait à la porte) et ça non plus…

 

FRANCK : Il n’y avait personne ?

 

CLÉMENCE : (Toujours assez lentement.) Si-si, j’entendais une grande voix chanter les vocalises de l’Air des clochettes[20] et se faire… corriger par Marie-Aphrodite. (Change de posture et de voix et « se transforme » en Marie-Aphrodite. Avec une voix aiguë et perçante, énergique.) « Mais non, ce n’est pas (Avec une voix plate et stridente.) “a-a-a-a-a” ! Vous pouvez les jeter à la poubelle, ces clochettes ! Elles ne vous serviront jamais, celles-là ! Donc, ce n’est pas “a-a-a-a-a”, mais – mais oui, la “patate chaude”, ce qui nous donne (Avec une voix sourde et gonflée.) “a-a-a-a-a” ! » (Se calme. Reparle tranquillement.) Mais je n’arrivais pas à résoudre ce problème de la porte d’entrée… pour entrer.

 

FRANCK : Et comment t’as réussi alors ?

 

CLÉMENCE : Heureusement, j’avais sur moi (Rêveuse.) un beau rouge à lèvres couleur fraise… (Indignée.) bon, dessus, il était marqué « couleur rubis », mais je t’assure que c’était une erreur ! C’était tout sauf rubis, c’était…

 

FRANCK : (Impatient.) Et la porte, alors ?

 

CLÉMENCE : Oui, la porte… J’ai pris ce rouge à lèvres (Fâchée.) au nom trafiqué (Revient au ton initial.) et j’ai écrit sur une feuille de mon agenda – en majuscules, bien sûr ! – j’ai écrit (Très lentement.) « ouvrez-moi ». (Très fièrement. Sourit.) Et j’ai glissé la feuille sous la porte d’entrée !

 

Entre MS avec une tasse de thé, en y remuant bruyamment une petite cuillère, traverse l’avant-scène et s’assoit devant le piano.

 

MS : (Un peu énervée, avec émotion, s’adresse à VICTOR d’une voix bien timbrée. CONSTANTIN s’assoit dans le fauteuil.) Bon, je viens de parler à Philippe… Il craint sérieusement que tu refuses de remplacer son Alfredo au dernier moment – il t’a senti hésiter, tu confirmes ? Mais tu n’as rien de prévu à ces dates-là, (D’un ton menaçant.) n’est-ce pas ? Bon… Écoute, je te propose un petit exercice d’imagination. Prêt ? Allons-y. Imagine que tu es seul. Mais complètement seul, tu comprends ? Personne ne peut t’aider, te conseiller, te consoler, personne ne peut te donner des indications techniques pour résoudre des passages difficiles de la partition – per-sonne ! Imagine que je suis morte, voilà. (VICTOR semble être choqué.) Hier, vous avez porté mon cercueil – verni, couleur acajou – avec Franck, Constantin et Maxime jusqu’à ma tombe, fraîchement creusée – tu sais, comme Béjart et compagnie ont porté le cercueil de Madame Rouzanne – voilà ! Vous avez prononcé des belles phrases, vous avez chanté, pleuré – un peu, beaucoup, à la folie… Bref, c’est fini ! (Pause. Parle doucement et lentement.) Tu rentres chez toi et tu commences à comprendre qu’il ne te reste de moi qu’un dernier petit chocolat que je t’ai offert pour avoir fait un beau contre-ut dièse… c’est tout. (Pause.) Et là ! Le téléphone sonne. (Se lève, commence à s’enthousiasmer et continue en crescendo.) Un numéro masqué ! Mais tu décroches quand même – pourquoi ? Mais parce qu’Anna Maria Bondi[21] disait qu’un chanteur lyrique doit toujours répondre au téléphone – pourquoi ? « Ma poiché potrebbe essere La Scala[22] ! » C’est peut-être La Scala ! Tu dis : « Oui, je vous écoute ». Et là ! C’est le rêve éveillé : on te propose le rôle que tu prépares depuis des années – tu chanteras Cavaradossi le peintre, enfin ! Mario, sei tu[23] ! Petit bémol : c’est un remplacement et c’est… demain ! On te dit que tu pourras garder ta partition, que ton malheureux collègue aphone sera sur scène et se déplacera selon la mise-en-scène prévue, et toi, tu chanteras de la loge côté cour : on t’y mettra un petit écran avec un grand chef d’orchestre dedans, tu auras trois bouteilles d’eau plate, une belle vue sans vis-à-vis et tu survoleras l’orchestre, tout comme tu aimes… ! (Culmination de l’excitation.) Et là ! (Pause. Change de ton, se rassoit et se calme.) Tu devras te dire calmement : (Lentement et raisonnablement.) « Je sais ce qu’il faut faire. (VICTOR lève délicatement le doit pour demander la parole.) Je connais ce rôle. (Recommence à s’enthousiasmer.) J’adore cette musique, c’est mon répertoire de prédilection ! C’est du miel pour ma voix ! Et j’irai dans cette loge avec la petite télé et le grand chef, et j’ordonnerai au souffle – comprimé, bien sûr ! – de servir ma pensée créative la plus sublime (Chante.) Vincerò-o-o ! Vince-e-e[24]… ! » (Parle.) – bon, c’est pas lui… mais peu importe ! – « je ne penserai qu’à la musique et au personnage, je ferai tout comme si j’étais lui ! » (Remarque enfin VICTOR qui lève le doigt depuis un moment et demande, ennuyé.) Oui ?

 

VICTOR : Vous savez ce qu’il faudrait faire absolument pour vos funérailles ? (Avec un sourire rêveur et ému, fixant au loin un ravissant tableau que personne ne voit à part lui.) Vous avez sûrement déjà vu ces cérémonies dans les films américains : lors de l’enterrement d’un militaire, ses camarades posent leurs badges sur son cercueil et les clouent comme ça avec la main : paf, paf !

 

VICTOR tape à plusieurs reprises sur le couvercle du piano. CONSTANTIN sursaute et se lève précipitamment, inquiet. MS lui fait un geste apaisant. CONSTANTIN retourne sur le canapé. Pause. VICTOR regarde le couvercle, émerveillé, et le caresse tendrement.

 

VICTOR : Et il devient tout beau, tapissé d’étoiles… (Excité.) Je trouve ça très esthétique ! Et puis, nous allons tous être superbement habillés, très élégants, vraiment chics… (Pause. Grande expiration jubilatoire.) Ce sera génial... !

 

On sonne à la porte.

 

CLÉMENCE et FRANCK se tournent vers CONSTANTIN, qui fait un geste en direction de la porte d’entrée, avec un regard interrogatif vers MS.

 

L’orchestre lointain et invisible recommence à jouer très lentement et très mal les premières mesures de l’ouverture des « Noces de Figaro ».

 

TABLEAU

RIDEAU

[1] Extrait de l’air de Carmen de l’opéra homonyme de Georges Bizet.

[2] Extrait de l’air de Faust de l’opéra homonyme de Charles Gounod.

[3] Célèbre phrase de Stanislavski qu’il prononçait lorsqu’il ne trouvait pas le jeu d’acteur assez convaincant.

[4] Extrait de l’opéra La Jolie fille de Perth de Georges Bizet.

[5] Extrait de l’air de Don José de l’opéra Carmen de Georges Bizet.

[6] Extrait de l’air de Figaro de l’opéra Il Barbiere di Siviglia de Gioachino Rossini.

[7] Extrait de l’air de Méphistophélès de l’opéra Faust de Charles Gounod.

[8] Personnage de La Flûte enchantée de W. A. Mozart.

[9] Extrait de l’air de Papageno de La Flûte enchantée de W. A. Mozart.

[10] Fini la belle vie ! (Italien.)

[11] Arthur Rimbaud, lettre à Georges Izambard du 15 mai 1871.

[12] Arthur Rimbaud, lettre à Paul Demeny du 13 mai 1871.

[13] Arthur Rimbaud, à Georges Izambard et Paul Demeny, 1871.

[14] Chère, chérie (italien).

[15] Extrait de l’air de la Grande-duchesse de Gérolstein de l’opéra homonyme de Jacques Offenbach.

[16] Extrait de l’air de Des Grieux de l’opéra Manon de Jules Massenet.

[17] Extrait de l’air de Calaf de l’opéra Turandot de Giacomo Puccini.

[18] « Va pensiero » de l’opéra Nabucco de Giuseppe Verdi.

[19] Extrait de la mélodie La Grande Coquette de Gioacchino Rossini.

[20] Air de Lakmé de l’opéra homonyme de Léo Delibes.

[21] Chanteuse et professeure de chant française d’origine italienne.

[22] Mais parce que c’est peut-être La Scala ! (Italien).

[23] Mario, c’est toi ! (Italien).

[24] Extrait de l’air de Calaf de l’opéra Turandot de Giacomo Puccini.

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